Pourquoi les eaux douces d’Europe continentale contiennent-elles certaines espèces de poissons ? Comment ces espèces
sont-elles parvenues dans ces eaux ? On peut apporter quelques réponses à ces questions.
La clé de l’histoire de nos poissons d’eau douce réside dans les glaciations qui se succédèrent en Europe au cours du
Pléistocène (de -1.8 millions d’années à – 10000 ans). Pendant ces périodes glaciaires, la grande majorité de l’actuelle Europe était gelée, mais durant les périodes interglaciaires, pendant
lesquelles les glaces reculaient vers le nord et le climat se réchauffait quelque peu, de nombreuses espèces de poissons actuels, colonisèrent les lacs et rivières nés de la fonte des
glaces.
La dernière grande glaciation s’est produite voici environ 50000 ans : les glaces venues de l’Arctique recouvrirent alors
une grande partie de l’Europe septentrionale. Les régions montagneuses du sud de l’Europe, Alpes et Pyrénées, furent également cernées par les glaces, et le climat de toute l’Europe se refroidit
fortement. Les poissons qui avaient vécu là se raréfièrent ou peut-être même disparurent totalement, soit qu’ils aient été anéantis par le froid, soit qu’ils aient migré vers le sud, par la mer,
pour gagner des cieux plus cléments.
LE RECUL DES GLACES
Il y a environ 13000 à 15000 ans, la calotte glaciaire recula, et certaines régions d’Europe occidentale redevinrent vivables
pour des poissons d’eau douce. En se retirant, les glaces découvraient des terres froides et désolées, assez semblables à ce qu’est actuellement la toundra arctique. Les poissons ne tardèrent pas
à s’établir dans ces contrées, pourtant bien inhospitalières.
Les premiers poissons à occuper ce désert furent sans doute des membres du groupe des euryhalins, qui supportent une variation
de concentration saline. Ces poissons d’eau froide (stagnante ou courante), comprennent les ombles, les anguilles, les bondelles, les lamproies, les mulets, les lavarets, les saumons, les aloses,
les truites, les petites murènes, les éperlans, les épinoches, les esturgeons, et même les flets.
La plupart de ces poissons, venus de la mer, remontèrent les rivières créées par l’écoulement des eaux de la fonte des glaces
vers la mer. Ils furent les premiers poissons à être pêchés et consommés par les hommes eux-mêmes installés dans ces régions.
En se retirant, les glaces creusèrent d’immenses cuvettes de l’Ecosse aux Alpes en passant par l’Irlande ou le Massif Central.
Les eaux de fonte des glaciers remplirent ces cuvettes, formant ainsi de grands lacs. De nombreux poissons qui avaient pénétré dans les rivières gagnèrent ces lacs et s’y établirent. Certains
virent leur retraite vers la mer coupée par l’élévation des terres soulagées du poids écrasant de la glace, ou furent pris au piège par les gigantesques amas de roches transportés par les
glaciers puis redéposés lors de la fonte. C‘est ainsi que des ombles chevaliers sont restés prisonniers de certains lacs, contrairement aux races migratrices groenlandaises et nord-américaines.
Il en va de même des corégones.
LE RECHAUFFEMENT DES EAUX
A mesure que les glaces se retiraient vers le nord, le climat devenait moins glacial. Les lacs et les rivières du sud
devinrent plus accueillants pour des poissons d’un deuxième groupe, celui des sténohalins, qui comprend le barbeau, l’ablette, la brème, le chevesne, la vandoise, l’ombre, le goujon, le vairon,
la perche, le brochet, le gardon, la grémille, la tanche ou la lote. Ces poissons, qui ne tolèrent pas l’eau salée, migrèrent par la voie « terrestre ». A cette époque, il y a environ 13000 ans, les régions du sud de la Grande Bretagne étaient reliées au continent européen par une langue de terre (devenue la Manche). Il
se peut que la Tamise ait été un affluent du Rhin, et que les poissons de cet immense réseau hydrographique aient pu circuler en tout sens. De toute façon, les poissons ont pu se répandre dans
les plaines d’inondation de la Belgique, du Luxembourg et du nord de la France, avant de gagner le sud de la Grande-Bretagne sous l’effet des crues, ou par le vecteur des oiseaux.
Ce processus s’étira sur plusieurs millénaires. Il faut savoir que le Rhin lui-même se repeupla de poissons provenant du
bassin du Danube, qui avait été relativement épargné par la glaciation.
UNE EXPANSION LIMITEE
Les deux types de poissons (euryhalins et sténohalins) virent leurs possibilités d’expansion limitées en Europe occidentale.
Ceux du premier groupe trouvèrent des eaux trop tièdes dans le Sud. Ils se cantonnèrent donc au Nord et à l4ouest, où le climat était plus rigoureux et l’eau encore froide, non loin de la calotte
glaciaire.
Quant aux poissons venus d’Europe continentale, ils trouvèrent le Nord trop froid, et eurent plutôt tendance à se cantonner
dans le Sud.
Les îles Britanniques furent les moins favorisées : actuellement, elles ne comptent qu’un peu plus d’une cinquantaine
d’espèces de poissons, à comparer aux quelque deux cents de l’Europe. La raison principale de cette différence tient là encore à la calotte glaciaire : celle-ci continua de fondre en se
retirant vers le nord, et à mesure qu’elle fondait, le niveau des mers s’élevait. Progressivement, la langue de terre qui reliait l’Angleterre à l’Europe fut submergée, ainsi l’accès devint
impossible à de nouvelles espèces de poissons.
HERON, HERON ……
Ce que la nature fait, d’ailleurs très bien, c’est d’assurer l’expansion d’une espèce déjà implantée. Par exemple, lors des
crues, une rivière répand ses poissons dans les prairies alentour. Mares et fossés se peuplent ainsi de brèmes, de perches, de gardons…. Cela n’a rien de rare, et se produit tous les hivers ou
presque. Lors d’une grande crue sur un cours d’eau important, les poissons peuvent ainsi être transportés sur des dizaines de kilomètres.
Les récits faisant état du transport de poissons par des hérons et autres échassiers soulèvent plus de scepticisme, et
pourtant ce phénomène se produit bel et bien. Au printemps, les hérons chassent les poissons qui fraient en eaux peu profondes. Les œufs collants de nombreuses espèces adhèrent alors à leurs
pattes. Les hérons se rendent ensuite dans un autre lac ou une autre rivière ; les œufs finissent par se détacher, et si les conditions s’y prêtent ils éclosent. Un tel peuplement ne se
produit pas en un jour, mais si une espèce progresse de quelques kilomètres en un an, cela peut se représenter une belle expansion au fil des siècles !
Quand les Romains envahirent l’Europe occidentale, il y a environ deux mille ans, ces pêcheurs avisés y trouvèrent des brèmes,
des chevesnes, des vandoises, des gardons et des tanches, entre autres. Les plus intrépides de ces pêcheurs romains, s’ils étaient aventurés dans les régions les plus septentrionales, y auraient
certainement trouvé des saumons à foison, des truites fario en nombre, des ombles (à supposer qu’ils aient été capable de les capturer), et partout des anguilles.
Les pêcheurs à la ligne actuels bénéficient de toute évidence d’une plus grande diversité d’espèces à pêcher. Nombre de ces
poissons sont apparus au cours des deux mille ans écoulés, grâce à l’aide que l’homme à apportée à la nature. Certains ont été introduits à des fins alimentaires, et d’autres pour le plaisir de
la pêche.